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Poèmes

Le petit chat
C'est un petit chat noir, effronté comme un page. Je le laisse jouer sur ma table, souvent. Quelquefois il s'assied sans faire de tapage; On dirait un joli presse-papier vivant.
Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge. Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc, A ces matous, tirant leur langue de drap rouge, Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.
Quand il s'amuse, il est extrêmement comique, Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet. Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique Quand on met devant lui la soucoupe de lait.
Tout d'abord de son nez délicat il le flaire, Le frôle; puis, à coups de langue très petits, Il le lampe; et dès lors il est à son affaire; Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis.
Il boit, bougeant la queue et sans faire une pause, Et ne relève enfin son joli museau plat Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose Partout, bien proprement débarbouillé le plat.
Alors, il se pourlèche un moment les moustaches, Avec l'air étonné d'avoir déjà fini; Et, comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches, Il relustre avec soin son pelage terni.
Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates; Il les ferme à-demi, parfois, en reniflant, Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes, Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.
Mais le voilà qui sort de cette nonchalance, Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon; Alors pour l'intriguer un peu, je lui balance, Au bout d'une ficelle invisible un bouchon.
Il fuit en galopant et la mine effrayée, Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord Tient suspendue en l'air sa patte repliée, Puis l'abat, et saisit le bouchon et le mord.
Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie; Et le bouchon s'éloigne, et le chat noir le suit, Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie, Puis saute de côté, puis revient, puis refuit.
Mais dès que je lui dis: "Il faut que je travaille; Venez vous asseoir là, sans faire le méchant!" Il s'assied ... Et j'entends, pendant que j'écrivaille, Le petit bruit mouillé qu'il fait en se léchant.
Edmond Rostand

Femme et Chatte
Elle jouait avec sa chatte, Et c'était merveille de voir La main blanche et la blanche patte S'ébattre dans l'ombre du soir.
Elle cachait - la scélérate! - Sous ses mitaines de fil noir Ses meurtriers ongles d'agate, Coupants et clairs comme un rasoir.
L'autre aussi faisait la sucrée Et rentrait sa griffe acérée, Mais le diable n'y perdait rien...
Et, dans le boudoir où, sonore, Tintait son rire aérien Brillaient quatre points de phosphore.
Paul Verlaine
Le chat et l'oiseau
Un village écoute désolé Le chant d'un oiseau blessé C'est le seul oiseau du village Et c'est le seul chat du village Qui l'a à moitié dévoré Et l'oiseau cesse de chanter Le chat cesse de ronronner Et de se lécher le museau Et le village fait à l'oiseau De merveilleuses funérailles Et le chat qui est invité Marche derrière le petit cercueil de paille Où l'oiseau mort est allongé Porté par une petite fille Qui n'arrête pas de pleurer Si j'avais su que cela te fasse tant de peine Lui dit le chat Je l'aurais mangé tout entier Et puis je t'aurais raconté Que je l'avais vu s'envoler S'envoler jusqu'au bout du monde Là-bas c'est tellement loin Que jamais on n'en revient Tu aurais eu moins de chagrin Simplement de la tristesse et des regrets
Il ne faut jamais faire les choses à moitié
Jacques Prévert
Epitaphe d'un chat
Petit museau, petites dents, Yeux qui n'étaient point trop ardents, Mais desquels la prunelle perse Imitait la couleur diverse Qu'on voit en cet arc pluvieux Qui se courbe au travers des cieux ; La tête à la taille pareille, Le col grasset, courte l'oreille, Et dessous un nez ébénin Un petit mufle léonin, Autour duquel était plantée Une barbelette argentée, Armant d'un petit poil follet Son musequin damoiselet ; La gorge douillette et mignonne, la queue longue à la gueunonne, Mouchetée diversement D'un naturel bigarrement : Tel fut Belaud la gente bête Qui des pieds jusques à la tête, De telle beauté fut pourvu Que son pareil on n'a point vu.
Joachim du Bellay
Les Chats
Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires
Amis de la science et de la volupté Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres; L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
Leurs reins féconds sont plein d'étincelles magiques Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Baudelaire, Les fleurs du mal
Le chat bourgeois
Un chat tuait sans vrai désir. C'était un chat très riche et il n'avait pas faim Il faut bien se distraire enfin : Chat bourgeois a tant de loisirs.... On ne peut pas toujours dormir sur un coussin.
De souris, il ne mangeait guère ; Son pedigree fameux l’ayant mis au dessus Des nourritures du vulgaire. Son régime était strict. Cet immeuble cossu, En outre visité, à des dates périodiques, Par les services de la dératisation, Gens aux procédés scientifiques, Tuant sans joie ni passion, Au nom de I’administration, De rat, de vrai bon rat, qui fuit et qu’on rattrape Négligemment, ne le tuant qu’à petits coups Sans tuer son espoir - vrai plaisir de satrape - Il n'y en avait plus du tout Avec leurs poisons et leurs trappes. Restaient quelques moineaux bêtes et citadins, Race ingrate Qu’on étendait d'un coup de patte : Assez misérable fretin. Oubliant les rats, L’employé du service d'hygiène ne vint pas. On l'avait convoqué Sur une autre frontière. Pour tuer cette fois des hommes. Et la guerre, Approchant à grands pas des quartiers élégants, Les maîtres de mon chat durent fuir sans leurs gants, En un quart d'heure, sur les routes incertaines. Dans l'impérieux souci de sauver leur bedaine Ils oublièrent tout, les bonnes et le chat. Les bonnes changèrent d'état. Loin de Madame, violées par des militaires, Elles si réservées, elles se révélèrent Putains de beaucoup de talent. Leur train de vie devint tout à coup opulent Et elles prirent une bonne. Après un temps de désarroi, Le chat, devenu chat, comprit qu’il était roi; Que la faim est divine et que la lutte est bonne. D'un oeil blanc, d'une oreille arrachée aux combats Dont il sorti vainqueur contre les autres chats, Il paya ses amours royales sous la lune. Sans régime et sans soin, ne mangeant que du rat Il perdit son poil angora Qui ne tenait qu’à sa fortune Et auquel il ne tenait pas; Il y gagna la mine altière Et l’orgueil des chats de gouttière, Et bénit à jamais la guerre Qui offre aux chats maigris des chattes et des rats.
Jamais ce que l'on vous donne Ne vaudra ce que l'on prend Avec sa griffe et sa dent. La vie ne donne à personne.
Jean Anouilh, Fables.
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